
Des récits en avance sur leur temps
En 1865, Jules Verne publie De la Terre à la Lune. Son canon géant n’a rien de réaliste : l’accélération aurait écrasé l’équipage dès le départ. Mais le romancier fait ses calculs avec sérieux, installe son pas de tir en Floride et embarque trois passagers dans son projectile.
Un siècle plus tard, en décembre 1968, les trois astronautes d’Apollo 8 décollent eux aussi de Floride pour faire le tour de la Lune. La coïncidence a ses limites, mais l’essentiel est ailleurs : Verne a rendu le voyage pensable, et des générations de lecteurs ont grandi avec cette idée en tête.
En 1920, le dramaturge tchèque Karel Čapek écrit R.U.R., une pièce où des ouvriers artificiels se retournent contre leurs créateurs. Le mot « robot », tiré du tchèque robota (« corvée »), passe dans toutes les langues. Avant d’être une machine, le robot est donc une question : que devient le travail quand on peut le fabriquer ?
En 1945, Arthur C. Clarke, alors spécialiste radar dans la Royal Air Force, publie un article dans la revue Wireless World. Il y explique que trois satellites placés en orbite géostationnaire suffiraient à relayer les communications sur toute la planète. Il se trompe sur les détails, puisqu’il imagine des stations habitées, mais l’idée est juste.
Moins de vingt ans plus tard, en 1964, le satellite Syncom 3 retransmet les Jeux olympiques de Tokyo par-dessus le Pacifique. Aujourd’hui, télévision, météo et télécommunications dépendent de cette orbite, que l’on surnomme parfois « orbite de Clarke ».

Du roman au laboratoire
La science-fiction n’anticipe pas seulement : elle recrute. Robert Goddard, pionnier américain des fusées à carburant liquide, a raconté avoir trouvé sa vocation adolescent en lisant La Guerre des mondes de H. G. Wells. Le Russe Constantin Tsiolkovski et l’Allemand Hermann Oberth, autres pères de l’astronautique, ont tous deux cité Jules Verne comme point de départ.
Les mots suivent le même chemin. « Cyberespace » vient de William Gibson, qui l’a popularisé avec Neuromancien en 1984. « Métavers » sort du Samouraï virtuel de Neal Stephenson, paru en 1992, près de trente ans avant qu’une industrie entière ne s’en empare.
Les institutions ont fini par prendre la méthode au sérieux. En France, le ministère des Armées a créé en 2019 la Red Team Défense : des auteurs, scénaristes et dessinateurs de science-fiction chargés d’imaginer les menaces des années 2030-2060. Le but n’était pas de deviner l’avenir, mais d’obliger les stratèges à envisager ce qu’ils n’avaient pas prévu.
L’initiative a d’ailleurs divisé le milieu de la SF, certains auteurs y voyant une instrumentalisation du genre. Preuve que l’imaginaire n’est jamais neutre : dire quel futur on redoute, c’est déjà prendre position.

Un miroir de nos inquiétudes
La SF parle souvent moins du futur que du présent. L’autrice américaine Ursula K. Le Guin le disait sans détour : la science-fiction n’est pas prédictive, elle est descriptive. Chaque époque y projette ce qui l’empêche de dormir.
Dès 1818, le Frankenstein de Mary Shelley s’inquiète d’une science qui avance plus vite que le sens des responsabilités. En 1932, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley pousse à bout la société de consommation naissante. En 1949, 1984 de George Orwell fait de même avec les totalitarismes de son siècle.
Les « trois lois de la robotique » formulées par Isaac Asimov en 1942, dans la nouvelle Cercle vicieux, posent déjà une question très actuelle : comment encadrer des machines capables de décider ? On oublie souvent que presque toutes ses histoires racontent comment ces lois échouent, se contredisent ou se laissent contourner.
À l’heure où l’on tente d’encadrer l’intelligence artificielle par la loi, la leçon reste valable : écrire une règle est facile, prévoir tous les cas ne l’est pas.
La SF française n’est pas en reste. En 1943, René Barjavel imagine dans Ravage une société ultra-technologique qui s’effondre le jour où l’électricité disparaît. En 2019, Alain Damasio décrit dans Les Furtifs des villes privatisées où chaque habitant est tracé en permanence.

Et maintenant ?
Intelligence artificielle, conquête spatiale, climat : les trois grands chantiers du siècle ont déjà leurs récits.
Côté climat, Le Ministère du futur de Kim Stanley Robinson (2020) part d’une canicule meurtrière pour imaginer, pas à pas, comment le monde pourrait s’organiser face au réchauffement. Côté espace, Seul sur Mars d’Andy Weir a remis la débrouille d’ingénieur au cœur de l’aventure martienne, tandis que Le Problème à trois corps de Liu Cixin rappelle que la SF s’écrit désormais partout dans le monde.
Côté intelligence artificielle, la fiction n’a plus d’avance sur l’actualité : elle l’accompagne. Dans Klara et le Soleil (2021), Kazuo Ishiguro raconte le monde à travers les yeux d’une machine conçue pour tenir compagnie à une enfant. La question n’est plus de savoir si ces machines existeront, mais ce que nous attendons d’elles.
Aucun de ces livres ne nous dit ce qui va arriver. Ils nous aident à choisir ce que nous voulons voir arriver, et ce que nous préférons éviter. Les grands récits de demain s’écrivent aujourd’hui : chez Beacon Mag, nous les suivons de près.