Sophie Adenot et Crew-12 : retour sur Terre après 237 jours

Partie de Floride le 13 février, revenue dans le Pacifique le 8 octobre : en 237 jours, Sophie Adenot a bouclé quelque 3 700 tours de la Terre, est sortie trois fois dans le vide et a fait tomber le record européen de durée de vol. Pas mal pour une mission baptisée d’après la lettre qui, en maths, désigne une quantité minuscule.

Qui est Sophie Adenot ?

Avant d’être astronaute, Sophie Adenot a été à peu près tout ce qui vole avec des pales. Née le 5 juillet 1982 à Cosne-Cours-sur-Loire, dans la Nièvre, elle passe par l’ISAE-Supaéro, puis par le MIT, où elle consacre son mémoire à la façon dont l’oreille interne s’adapte à la gravité artificielle. Autant dire que le sujet de sa future carrière était écrit noir sur blanc dès 2004.

Elle commence comme ingénieure chez Airbus Helicopters, où elle dessine des cockpits, avant de rejoindre l’armée de l’Air en 2005. Pilote d’hélicoptère, elle enchaîne les missions de recherche et de sauvetage sur Caracal au sein de l’escadron 1/67 « Pyrénées », puis transporte les plus hautes autorités de l’État. En 2018, elle devient la première femme pilote d’essai d’hélicoptère en France. Compteur au moment de sa sélection : plus de 3 000 heures de vol sur 22 types d’appareils. Elle est aujourd’hui colonelle.

Détail qui compte : Sophie Adenot avait déjà postulé pour devenir astronaute en 2008. Refusée. Elle retente sa chance quatorze ans plus tard et sort du lot parmi quelque 22 500 candidats, avec la promotion 2022 de l’ESA, surnommée « The Hoppers ». Elle devient ainsi la deuxième Française du corps des astronautes européens, après Claudie Haigneré. La persévérance, version orbitale.

Le voyage : la mission Epsilon

Sa mission porte le nom d’Epsilon, la lettre grecque que les matheux utilisent pour désigner une quantité minuscule. Le patch l’associe à un colibri, clin d’œil à la fable de l’oiseau qui fait sa part pour éteindre l’incendie, une goutte à la fois. Le message est clair : chaque contribution compte, même la plus petite. Spoiler : la sienne n’a rien eu de petit.

Le 13 février 2026, après quelques reports dus à la météo, une Falcon 9 de SpaceX décolle de Cap Canaveral avec à son bord la capsule Crew Dragon « Freedom ». Autour de Sophie Adenot : l’Américaine Jessica Meir, commandante, son compatriote Jack Hathaway, pilote, et le cosmonaute russe Andreï Fedyaev. Pour elle comme pour Hathaway, c’est un baptême de l’espace. L’amarrage à l’ISS a lieu le lendemain, le 14 février. Rendez-vous de la Saint-Valentin le plus cher de l’histoire, et probablement le plus ponctuel.

L’arrivée de Crew-12 tombe à pic : la station tournait en effectif réduit depuis le retour anticipé de Crew-11 en janvier, à la suite d’un problème médical chez un membre d’équipage. Avec elle, l’ISS retrouve ses sept occupants.

À bord, le programme est dense : près de 200 expériences scientifiques et technologiques. Échographies réalisées en autonomie, capteurs physiologiques synchronisés, mesures de densité osseuse et de flux sanguin, surveillance des contaminations microbiennes sur les surfaces, croissance de plantes… Elle teste aussi à trois reprises l’EuroSuit, un prototype de combinaison spatiale européenne pour l’intérieur des vaisseaux. Bref, huit mois à servir à la fois de scientifique, de technicienne et de cobaye.

Mais le vrai temps fort arrive à la fin de l’été. Le 18 août, aux côtés de l’astronaute de la NASA Anil Menon, Sophie Adenot sort dans le vide pour la première fois : 6 heures et 23 minutes passées à remplacer une antenne de communication. Quelques boulons récalcitrants et un connecteur têtu ralentissent le chantier, preuve qu’à 400 kilomètres d’altitude comme dans un garage, il y a toujours une pièce qui refuse de coopérer. Elle devient ce jour-là la première Française à effectuer une sortie extravéhiculaire, la deuxième Européenne après Samantha Cristoforetti, et la première Européenne à porter la combinaison américaine EMU.

Elle remet ça le 25 août, toujours avec Menon, puis le 1er septembre pour une sortie 100 % féminine avec Jessica Meir, cette fois en tant que sortie leader. Bilan : trois sorties en deux semaines, pour un total de 19 heures et 42 minutes passées dehors.

« Sans aucun doute, pour moi, les sorties extravéhiculaires resteront le point culminant de cette mission. » Sophie Adenot, depuis l’ISS

Le 3 septembre, elle franchit la barre des 200 jours consécutifs dans l’espace. Elle finira par dépasser Luca Parmitano et Thomas Pesquet pour signer le plus long vol spatial jamais réalisé par un astronaute européen, hommes et femmes confondus.

Le retour : « envoyez-moi dans l’espace, s’il vous plaît ! »

Le 7 octobre, l’écoutille se referme à 12 h 05, heure de Paris, et Freedom se détache de la station deux heures plus tard. Commence alors un voyage retour de plus de 27 heures, qui se termine le jeudi 8 octobre à 17 h 34 par un amerrissage dans le Pacifique, au large de la Californie, où le navire de récupération Shannon attend l’équipage. Compteur final : 237 jours dans l’espace, dont environ 235 à bord de l’ISS.

Le moment le plus difficile du voyage ? Pas la rentrée atmosphérique, mais la vingtaine de minutes passées à attendre dans la capsule, ballottée par une mer agitée. De quoi donner le mal de mer à quelqu’un qui revient de huit mois sans haut ni bas. Ce qui ne l’empêche pas, à peine extraite de Freedom, de lancer à l’équipe de récupération : « Envoyez-moi dans l’espace, s’il vous plaît ! » Certaines personnes demandent un café en sortant de l’avion. Chacun ses priorités.

Après un passage par Houston, elle rejoint l’Europe à bord d’un A330 MRTT Phénix de l’armée de l’Air et de l’Espace, parti d’Istres. Le samedi 10 octobre, elle se pose à Cologne, où l’attend le Centre européen des astronautes. Visiblement affaiblie, soutenue par deux médecins de l’ESA à la descente de l’avion, elle refuse le fauteuil roulant prévu et parcourt les derniers mètres à pied jusqu’au pupitre, sous les applaudissements de ses collègues et en présence de la ministre des Armées, Alice Rufo.

« Revenir sur Terre, ce n’est pas de la tarte. » Sophie Adenot, à Cologne

Émue aux larmes, elle raconte être passée par « toutes les émotions humaines » et parle d’« un cocktail d’étonnantes émotions ». Un séjour « ultra transformateur », qui marque selon elle « un avant et un après ». Et un regard sur la planète qui a changé : vue d’en haut, « il n’y a pas de divisions, pas de frontières. On voit juste une précieuse planète que nous partageons tous ».

Place maintenant à la phase la moins glamour du métier : la réadaptation. Après huit mois en apesanteur, les muscles et les os ont fondu et le système cardiovasculaire doit se réhabituer à la gravité. Environ trois semaines de rééducation, de tests et de débriefings l’attendent à Cologne. Elle le résume avec la sincérité de quelqu’un qui a vraiment essayé de marcher ce week-end : l’impression de « réapprendre à vivre, comme un bébé qui apprend à marcher ».

Epsilon, vraiment ?

Première Française à sortir dans l’espace, record européen de durée de vol, trois sorties en quinze jours, près de 200 expériences : pour une mission qui se voulait la petite goutte d’eau du colibri, c’est raté. Ou plutôt réussi au-delà de tout ce que le nom laissait imaginer. L’ISS devrait encore fonctionner jusqu’en 2030 avant d’être désorbitée au-dessus du Pacifique. Et si l’on en croit sa première demande en touchant l’eau, Sophie Adenot n’a pas l’intention de rester sur le plancher des vaches très longtemps.

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